2015 – Frédéric Bouglé

Aurélie Poinat, science et élégies dans l’espace des couleurs

 

Entre les arts, la science et la poésie, l’œuvre picturale qui nous intéresse ici pénètre toutes disciplines.  Aurélie Poinat fait partie de ces artistes qui à partir d’un postulat rigoureux produisent une création singulière, s’exerçant par des expériences sensibles. Partons de l’indice de cette  photo d’atelier : une suite de lumière – pleine de sa propre beauté – et provenant de côté, éclaire  le contenu de l’atelier. C’est l’espace de travail d’Aurélie Poinat à Shakers, lieu de résidence à Montluçon, laboratoire de ses peintures disposées au sol et au mur, et qu’un éclairage du dehors vient adouber tel un reflet d’une expression abstraite dédoublée. La lumière du jour éveille la peinture, et c’est la lumière même qui en est le sujet.

De la lumière, de ses déclinaisons et de ses créations

Isaac Newton, Thomas Young ou Ewald Hering ont apporté leurs lumières scientifiques sur l’appréhension des couleurs. Joseph Albers, Martin Barré, Jean Gorin, Johannes Itten, Piet Mondrian ou Mark Rothko l’élevèrent à un niveau artistique inégalé, qualifiant plastiquement, intellectuellement et sensiblement l’espace et la lumière. Des techniques devenues des mouvements comme le Colorfield (1) ou le Hard-Edge (2) ont appliqué le propos à l’espace peint, comme le moine russe saint André l’Iconographe à une époque plus reculée avec la peinture d’icônes. S’engager dans cette voie de recherche élevée, et nous étonner, est d’emblée prouesse remarquable.

D’un côté il y a l’esprit de raison, l’histoire de l’art, la science colorimétrique étudiée, l’interaction alchimique des couleurs, et la question toujours non résolue de leur perception (3). Et puis il y a des problématiques qui concilient ou se distinguent de l’avant-garde historique, au néoplasticisme ou à Kasimir Malevitch par exemple. Il s’agit donc, à travers les compositions d’Aurélie Poinat, de se nourrir de ces expériences pour les dépasser, et il s’agit encore d’absorber et de réfléchir la lumière émettrice ainsi qu’il arrive pour tout objet dans la nature qui se caractérise d’une couleur propre. Et si la croix et le quadrangle rigoureux sont détournés, c’est à des fins d’opacité et de transparence tramées pour délimiter un espace d’intervention cadré. Les formes polygones traitées de camaïeux libres prennent sur leur contour une géométrie qui les sertissent strictement aux fonds, véritable marqueterie ou dallage au motif imprévisible.

Une sorte d’espace mental étirable à souhait

Quel plan est placé devant l’autre et pourquoi ? Quelle progression trouvons-nous de l’avant vers l’arrière ? Des formes aux pourtours dessinés, bien distinctes, délimitent des espaces voués à un pur traitement de peinture. Il s’ensuit des effets formels s’insinuant dans l’illusion du tableau – une autre dimension à celles déjà offertes, une sorte d’espace mental rétractable ou étirable. Autrement dit, avec Aurélie Poinat, la peinture dans son cadre précis offre à l’individu un champ d’imaginaire spatial modulable à souhait.

Lumière qui creuse l’espace en profondeur

Dans l’absolu, temps et espace n’existent pas individuellement, l’un ne peut se passer de l’autre, les deux ne font plus qu’un. On le sait aussi, la lumière du jour se colore à notre dispositif oculaire après avoir été réverbérée par la surface d’un objet ou d’une matière, autrement dit la couleur est contingentée à l’espace qu’elle frappe, et dans ce principe une couleur valide la texture d’une surface. Une source de lumière creuse l’espace du tableau en profondeur, se faufilant par les entrées multiples, vers le fond, vers le côté, vers le haut. Ces geysers d’ondes lumineuses que l’on retrouve exprimés en aplats témoignent à nos yeux  d’espaces et de sources invisibles, secondaires à la raison étroite. Mais les ondes lumineuses demeurent quelque chose de mystérieux et d’obscur(4). Et si temps et espace perdent leur qualité d’indépendance, c’est pour advenir une seule entité spatio-temporelle. Dans cette logique, rien n’est absolu, tout revient à l’observateur, Marcel Duchamps nous l’aurait confirmé, tout comme semblent le démontrer les compositions spatio-lumineuses d’Aurélie Poinat.

Des ondes de couleurs où rien ne meurt

Des salles s’enchaînent comme le sculpteur Laurent Pariente aurait pu l’imaginer, accessibles les unes aux autres et enchevêtrées – espaces qui ne cessent de se croiser et de s’emboiter –  Mais dans ce labyrinthe peint nul besoin du secours de Thésée pour s’y aventurer. Même cloisonnée, la composition est vide de toute présence, aucun Minotaure n’en est prisonnier et seul Éther semble s’y être installée, majestueusement. Mais quelle source vivifiante à l’incandescence de ces nuées ? Dans Les Fenêtres (5), Guillaume Apollinaire commence son élégie ainsi : Du rouge au vert tout le jaune se meurt. Les lumières traitées par Aurélie Poinat s’éclairent de douceur, brûlant pourtant à leur fin des rouges et des noirs carbonifères. Mais quand chacun passe de l’autre côté, dans le tableau aux plans découpés en portes ouvertes ou même équipé d’escalier (6) – reste un regard piégé dans une architecture lumineuse en dédale, avec des ondes de couleurs où rien ne meurt.

1 – Colorfield Painting : technique de recouvrement de peinture apparue dans les années 1940 aux États-Unis, initiée par des artistes souvent issus de l’expressionnisme abstrait comme Barnett Newman, mais qu’on retrouve traitée à la cire ou à l’encaustique (avec des techniques subtiles de recouvrement et d’enfouissement des pigments) par des peintres français œuvrant sur la figuration, comme Djamel Tatah ou Philippe Cognée.
2 – Hard-Edge painting : venu suite au Color-field, ce mouvement fait preuve d’une grande économie formelle  au sein de la peinture abstraite, accentuant la géométrie et exacerbant la surface chromatique, délimitant rigoureusement  des aplats colorés.
3 – Scientifiquement parlant, on ne sait toujours pas avec précision comment les signaux chromatiques de l’œil atteignent le cerveau.
4 – Propos rapporté par Albert Einstein qui éprouva très jeune et très tôt ce sentiment étrange à l’encontre de l’éther et des ondes lumineuses. Entretien avec Raymond Recouly réalisé en 1921, journaliste, homme de lettres.
5 – Guillaume Apollinaire, Les Fenêtres, Ondes, Calligrammes 1918
6 – Pensons à la savante distribution des éclairages de Vélasquez dans Les Ménines (1656), avec la porte du fond qui mène en escalier sur une pièce attenante d’où jailli une vive lumière blanche (autrement dit – et avant l’heure – un référent à la lumière détenant tous les spectres des couleurs)

Aurélie Poinat - atelier - 2015
Atelier, 2015